Le mystère des figuiers de Namibie, une symbiose vieille de 60 millions d’années

Des arbres séparés par des dizaines de kilomètres se reproduisent grâce à une petite guêpe. Mais l’insecte qui ne vit que deux jours ne vole qu’à 1km/h. Comment parvient-il à franchir ces distances énormes ?

Par Ludovic Ferry et Serge Lathière paru dans « Sciences et Vie Junior » N°60 de mai 2011

C’est un petit enfer sur terre… Une étendue de pierre et de sable grande comme deux fois la Suisse, une température de 50°C l’été et des cours d’eau asséchés dix mois sur douze ! Le désert du Namib, à la pointe sud-ouest de l’Afrique, est un défi lancé à la vie. Et pourtant, des plantes ont réussi à s’installer dans ce monstre hostile. Quelques dizaines de figuiers survivent ainsi sur les rives du fleuve Ugab, tirant parti des trombes d’eau qui s’abattent dans la région pendant la courte saison des pluies. Dans la forêt tropicale, ces arbres sont rarement éloignés de plus de quelques kilomètres. Mais ici, en plein désert, deux figuiers peuvent être distants de 80 km ! Comment font-ils pour se reproduire sachant que leur fécondation dépend d’une guêpe minuscule à priori incapable de franchir pareille distance ?

Du pollen qui a franchi 160 km

C’est pour résoudre cette énigme qu’une équipe de biologistes franco-britannique est partie explorer les 230 derniers kilomètres du fleuve Ugab. Leur objectif : récolter, de manière systématique, des feuilles et des figues sur tous les arbres rencontrés le long du trajet en vue d’examens génétiques. Le résultat de ces tests de paternité les a stupéfiés : certains figuiers avaient en effet été fécondés par du pollen provenant de congénères situés à quelque 160 km de distance ! En clair, une guêpe dont la taille n’excède pas 2 mm de long et dont la vitesse de vol plafonne à 1 km/h maxi avait été capable de parcourir plusieurs dizaines de kilomètres en l’espace de deux jours seulement (la durée de vie de l’insecte n’excède pas en effet 48 heures) ! Un exploit, même si nos chercheurs se doutaient bien que le petit pollinisateur avait forcément reçu un coup de main de la météo. Il y a dix ans déjà, des entomologistes britanniques travaillant dans les forêts tropicales de Bornéo avaient montré que ces insectes volaient bien au dessus de la cime des arbres pour profiter des vents qui soufflent en altitude.

Un désert balayé par les vents

En était-il de même dans le désert du Namib ? La distance à franchir étant considérable, il fallait que les vents qui soufflent dans cette région soient particulièrement forts. Et c’est bien le cas : la nuit, pendant l’hiver austral (de mai à septembre), de fortes rafales pouvant atteindre 60 km/h balayent le cours du fleuve Ugab d’est en ouest. Les guêpes prennent leur envol durant ces périodes très venteuses, et se laissent porter par le courant aérien jusqu’à sentir le parfum d’un figuier. Les insectes volent alors activement vers l’arbre en remontant l’odeur jusqu’à sa source. Et finissent ainsi par atterrir sur une figue, dans laquelle ils vont entrer pour aller pondre leurs œufs. « Nous avons montré que les guêpes parcourent en moyenne près de 90 km avant de trouver un figuier, précise Sophia Ahmed, la biologiste de l’Inra à l’origine de l’étude. Nos tests de paternité ont révélé que la plus chanceuse n’a eu que 15 km à franchir pour trouver un arbre, et la plus malchanceuse, dix fois plus, 164,7 km exactement. » Grâce aux insectes, donc, l’éloignement extrême entre deux figuiers n’est pas un obstacle à leur reproduction. Pour l’arbre, c’est tout bénéf : cela veut dire que ses fleurs peuvent être fécondées par des congénères qui poussent très près comme très loin de lui. Le résultat, ce sont des graines d’une grande diversité génétique puisque les figues qui les produisent n’ont pas toutes été fécondées par le même père. Et ça, c’est un gros avantage quand il s’agit de donner naissance à des rejetons le plus robustes possible, surtout lorsque l’on pousse dans un milieu aussi hostile que le désert du Namib. Car plus la provenance des gènes est diverse, plus on a de chances d’en récupérer qui donneront un avantage à sa progéniture quand les conditions de l’environnement viendront à changer. Certains arbres, par exemple, seront mieux armés pour supporter de longues périodes de sécheresse. Et même si un grand nombre de figuiers succombent, au final la capacité de la guêpe à franchir de longues distances permettra toujours aux survivants de se reproduire, même s’ils sont très éloignés les uns des autres. Oui, mais quel est l’intérêt de la guêpe dans l’affaire ? Assurer sa descendance, elle aussi. Les œufs pondus dans une figue se développent en effet dans une relative sécurité, à l’abri des prédateurs directs. Il faut croire en tout cas que les deux partenaires y trouvent leur compte, car cet échange mutuel de services – ou symbiose – est probablement apparu avec les premiers figuiers il y a 60 millions d’années. Et il dure depuis lors ! Sans doute l’un des plus beaux exemples de coopération entre deux êtres vivants dans la nature.

Comment sont fécondés les figuiers

Les fleurs du figuier sont cachées à l’intérieur des figues, qui sont des faux fruits. Voilà pourquoi cet arbre dépend entièrement des guêpes pour se reproduire : son pollen ne peut s’échapper de la figue, qui est complètement fermée à l’exception d’un minuscule orifice, l’ostiole. Les guêpes pénètrent dans le faux fruit par ce tout petit trou, tellement étroit qu’elles y perdent souvent leurs ailes.

figuiers_pollinisation

1) Une guêpe femelle, porteuse de pollen, pénètre dans une figue.

2) La guêpe dépose son pollen sur les pistils.

3) … pond ses œufs dans les ovaires des fleurs, puis meurt.

4) Des larves vont s’y développer.

5) Les mâles naissent les premiers et vont féconder les femelles.

6) Les femelles naissent à leur tour. En marchant sur les fleurs, elles se chargent de

pollen…

7) … et sortent de la figue par les tunnels creusés par les mâles avant de mourir.

8) Chaque femelle s’envole alors à la recherche d’un nouveau figuier.

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